logo French to English Translator website
divider

francais  English version of website

home

Bio of Teia Maman link

CV of Galatea Maman, Teia Maman

Website translation services

Contact literary translator Teia Maman

references to Teia Maman's translations

Sample translations of Teia Maman

Link to Teia Maman's translation forum

Links to other translation sites

Map to french-english translator website

Vertical line

The Warriors of Silence  - Les Guerriers du silence 

by Pierre Bordage, © Librairie L’Atalante, 1993, translated by Teia Maman

Chapter Two - Chapitre deux

Sur la planète Deux-Saisons, une rumeur persistante, aussi persistante que la pluie, prétendait que la saison humide touchait à sa fin.
Affalé sur un siège tellement usé et poussiéreux que la lumière de ses tubes se diluait dans le clair-obscur de l’agence, Tixu Oty l’Orangien regardait tomber les gouttes épaisses avec l’expression d’une vache céleste contemplant un antique train de fusées.
Au cours des cinq, peut-être six années standards qu’il avait passées sur Deux-Saisons, Tixu s’était peu à peu transformé en une masse hirsute, inerte, imbibée d’alcool et d’ennui. De son uniforme tire-bouchonné, autrefois vert clair, suintait une odeur écœurante dont l’âcreté n’était pas sans rappeler celle des gigantesques lézards des fleuves de la saison des pluies.
Effrayé par son regard torve, les rarissimes clients qui avaient l’étrange idée de pousser la porte défoncée de l’agence n’y demeuraient que le temps de bredouiller un bref mot d’excuse. Quelle idée devaient-ils se faire,  ces voyageurs, de la CILT, la compagnie de transferts la plus importante de l’univers connu et inconnu ! La CILT aux milliers d’agences disséminées sur les centaines de planètes de la Confédération de Naflin, y compris les mondes excentrés de Marches. La toute puissante CILT qui était parvenue, à coups de slogans chocs et de magouilles politico-financières, à jouir d’un monopole presque total dans le domaine des transferts cellulaires de longue-distance. Quelque part dans son marécage d’indifférence, Tixu savait que, tôt ou tard, un inspobot, un inspecteur-robot mandaté par le collège décisionnel, viendrait lui rendre visite. Il serait alors tenu de présenter quelques comptes.
La direction ne négligeait aucune agence, fut-elle située aux confins de l’univers recensé. Au strict minimum et avec beaucoup de chance, il serait purement et simplement viré comme le malpropre qu’il est devenu. Hypothèse optimiste qui n’était, hélas, que le reflet d’un désir inconscient. La logique voulait plutôt qu’il comparut devant le tribunal déontologique interne de la Compagnie, où l’on exhumerait avec solennité ses innombrables fautes professionnelles. Pour faire bonne mesure et parce qu’on ne prête qu’aux riches, on ajouterait à la liste quelques bricoles dont il ne serait en rien responsable. La CILT n’avait pas pour habitude de badiner avec son image de marque et ne perdait jamais une occasion de faire un exemple. Il encourait une condamnation de six, voire
quinze ans d’atelier recyclage, un centre de réparations et d’essais situé sur la planète Oursse. Là, il avait le choix entre servir de pilote d’essai pour les nouveaux appareils conçus par les ingénieurs de la Compagnie (taux de mortalité : 30,3 %) et travailler sur la chaine irradiées de détection d’anomalies (taux de mortalité : 26,7 %).
Cependant, par un admirable effort de non-volonté, Tixu était parvenu à chasser tout ce petit monde de ses non-pensées : la Charte d’intronisation, le règlement et ses interminables aléas bis et ter, les inspobots et leurs lexiques de recensement cellulaire, les clients rois, le sort peu enviable qui l’attendait… Dorénavant, seul lui importait l’instant où retentissait sur le canal interne la voix synthétique de l’hôtesse annonçant l’heure standard de fermeture de toutes les agences de la zone 1098-A des Marches.
Mû alors par un reflexe conditionné, Tixu composait sur le clavier vétuste le code confidentiel du salon des déremats, actionnait le levier du volet de protection magnétique, soulevait sa carcasse de son siège et sortait, oubliant à chaque fois d’éteindre l’antique enseigne holographique à laquelle manquait depuis des lustres deux lettres sur quatre. C’était probablement l’agence de voyages la plus mal tenue de l’univers connu et inconnu.
Tixu s’enfonçait d’une démarche hésitante dans l’entrelacs des ruellés sombres et torturées de la cité. Puis il empruntait le bric-à-brac des hautes passerelles des temps de pluie, qui enjambaient les mares, mes rigoles, les rivières, toutes ces masses liquides sur les miroirs brisés desquelles se réfléchissaient les lueurs falotes de bulles-lumières soufflées par le vent. De temps à autres, dans un soudain bouillonnement d’écume, surgissait un lézard des fleuves, reptile carnivore d’une dizaine de mètres de long. Ses écailles jaune clair et ses petits yeux rubis crevaient la grisaille, sa gueule s’ouvrait sur une triple rangée de dents acérées, sa queue puissante fouettait rageusement la surface de l’eau.
Maintes fois, il était arrivé qu’un passant, ivre ou en proie au délire fiévreux, fut précipité par une bourrasque du haut d’une passerelle. Il ne lui restait alors la moindre chance de se tirer : il y avait toujours un lézard en maraude dans le secteur, qui se jetait sur le malheureux et l’engloutissait sans autre forme de procès (taux de mortalité :
100 %).
Tixu prenait parfois un peu de temps pour observer l’un de ces monstres aquatiques, tout en veillant à s’amarrer fermement à la corde supérieure de la balustrade. Non pas qu’il tint plus que tout à la vie, mais il s’accrochait à ce qu’il pouvait et, en l’occurrence, à une corde. Les autochtones de Deux-Saisons, les Sadumbas, prétendaient sans rire que les lézards des fleuves étaient des divinités de l’eau. D’ailleurs, avant le débarquement massif des colons de la Confédération, ils avaient coutume de leur offrir en sacrifice quelques-uns de leurs nouveau-nés. Malgré la loi confédérale protégeant l’éthique plurielle et le respect des coutumes locales, l’interlice confédérale avait interdit cette pratique séculaire, jugée dégradante, barbare et contraire à l’esprit d’une civilisation éclairée.
Tixu croisait des formes incertaines, des silhouettes attentives à leur équilibre sur ces lattes de bois glissantes, fuyantes. La pluie avait beau s’escrimer à cingler son visage, elle n’était encore jamais parvenue à le tirer de sa torpeur. Ses pas le portaient vers l’unique débit de boissons de l’agglomération, un baraquement rudimentaire perché sur de hauts et maigres pilotis qui n’inspiraient pas une confiance absolue. Sous l’enseigne rongée, un morceau de terrasse effondré semblait irrésistiblement attiré par l’eau tourbillonnante d’un ruisseau. Selon toute probabilité, c’était le troquet le plus mal tenu de l’univers, connu et inconnu.
Tixu venait chaque soir grossir les rangs déjà compacts des buveurs de mumbë, l’alcool local, un mélange incertain d’acide et de poison qui laminait les boyaux de tout individu normalement constitué. Tixu vidait verre sur verre, sans dire un mot, sans jeter un regard devant ni derrière lui. Les autres, accoudés au bar ou vautrés sur les tables rustiques, buvaient également en silence. Leurs yeux brillants et striés de filaments sanguins contemplaient le vide. Les serveurs, trois frères originaires de la planète Point-Rouge, remplissaient les gobelets sans commentaires superflu. Leurs mains avides s’emparaient avec dextérité de la ferraille semée négligemment sur le comptoir de dural.
La taverne des Trois-Frères (ainsi la surnommait-on car personne n’était parvenu à déchiffrer les lettres de l’enseigne) était surtout la plaque tournante de la contrebande du tabac rouge des mondes Skoj et de l’alcool frelaté, mis à l’index confédéral depuis cent soixante années standard. De temps en temps, des femmes aux chevelures multicolores déchiraient le rideau de fumée et venaient roder dans la salle ou à proximité du bar. Leurs déshabillées vaporeux laissaient entrevoir des peaux flétries, des formes fanées, des seins en délicatesse avec la loi de la pesanteur, des jambes gainées de cellulite, des monts de Venus chauves… Des prostituées en fin de parcours, qui n’avaient pas les moyens de s’offrir une cure de jouvence esthétique et se bradaient aux chercheurs d’optalium, aux fonctionnaires miteux ou aux hommes d’affaires en vadrouille dans le secteur.
A ses moments de déprime, Tixu avait, lui aussi, succombé à ce triste appel de la chair. Les passes se pratiquaient généralement dans une pièce de premier étage, au beau milieu d’une nuée bruissante de moustiques noirs et agressifs. En professionnelles soucieuses de rentabilité, les femmes se débrouillaient pour obtenir argent, érection et éjaculation en une trentaine de secondes tout compris. A chaque fois, il gardait un souvenir nauséeux de la tenace odeur de désinfectant qui empoissait le matelas taché.
Parfois, au-dessus des têtes, des bribes de conversation, des mots à peine articulés, des pensées échappées :
« Putain de flotte ! Dire que ça fait plus de vingt ans que ça dure… Une-Saison qu’il devrait s’appeler, ce trou ! »
−− Ouais… Ce pauvre Morteen Olligrain… Finir comme ça, bouffé dans sa mine par c’te saloperie de lézard…
−− J’lui avais pourtant dit de pas creuser si près de l’eau ! D’abord, y a jamais eu d’optalium près de l’eau, ensuite ça se voyait qu’il était sur le point de s’effondrer, ce terrain…
−− L’avait qu’à être moins têtu… Sont tous comme ça, ces métèques d’Artilex ! Z’ont toujours raison !
−− Hé, l’Orangien ! Dès que je tombe sur l’bon filon, j’viens t’voir ! Tu m’installes dans la foutue machine et me v’là de retour à la maison ! Et plus jeune, avec ça !
−− Arrête, Amigoët ! Ca vaut au moins dix mille balles, un transfert par déremat ! Et puis, c’est qu’une légende, cette histoire de rajeunissement… Sur le coup, on gagne peut-être quelques mois mais, comme tes cellules gardent ton âge biologique en mémoire, tu les reperds aussi sec… Ca s’appelle l’effet-corrigé Gloson… Pas vrai, Tixu ? »
Tixu se fend d’une grimace qui passe à la rigueur pour un oui.
« Rigole pas ! reprend l’autre, opiniâtre. J’te dis que j’suis sur un coup, un vrai ! Le filon, mon vieux ! Le
bon ! »
Des chercheurs d’optalium, un métal rare très prisé par les sculpteurs-joailliers de Bella Syracusa et les corporations de l’artisanat sacré de Marquinat. Des types rongés par le zénoïba, la fièvre des temps de pluie, une maladie incurable. Fronts perlés de sueur, teints cireux, dents déchaussées, regards hallucinés. Accourus de tous les coins de l’univers, identifiables à leurs traditionnelles combinaisons d’étoffe épaisse et brune, les tibou’ch. Leur seul espoir : trouver rapidement l’argent nécessaire à un transfert par derémat et se téléporter sur leurs mondes d’origine pour y mourir en paix. Par navette ordinaire, il leur faudrait des années et ils ne survivraient pas au voyage. Les antiques vaisseaux des temps de conquête mettaient six mois, parfois même un an, à relier les planètes majeures de la Confédération. Sans compter les risques de piratage et de naufrage.
« Selon une estimation d’experts géoforeurs, le sol de la Planète Deux-Saisons regorgerait d’optalium blanc… »
Cette dépêche lapidaire, reprise par un quelconque présentateur d’une obscure chaîne de bullovision, avait suffi à déclencher une ruée. Les mineurs indépendants avaient pris d’assaut la planète, s’étaient entretués pour disposer des meilleures concessions et avaient dilapidé leurs maigres économies pour rapatrier leur matériel lourd : excavatrices, foreuses, étayeuses, extratrieuses… Mais la pluie persistante, inondant ou éboulant les galeries, les lézards des fleuves et les insectes zenoïbes rendaient plus que problématique l’extraction du précieux minerai. Tout ce qu’avaient jusqu’à présent récolté les chercheurs, c’était cette fièvre dévorante, mortelle, qui tenait en échec les médicaux les plus réputés de la Convention confédérale pour la santé, la CCPS.
Les potions plus ou moins magiques des imas sadumbas, les sorciers indigènes, ne se montraient guère plus efficaces que les remèdes chimiques, soniques ou ondulatoires proposés par la CCPS. D’ailleurs, la zenoïba faisait des ravages considérables chez les Sadumbas eux-mêmes, dont les défenses immunitaires naturelles soufraient probablement d’une hygiène corrompue et d’une consommation abusive de mumbë.
Les autochtones de Deux-Saisons avaient cette particularité de déambuler entièrement nus. L’entrelacs de leurs veines sombres crevait leur peau glabre et diaphane, d’une blancheur maladive. Ils bravaient sans le vouloir un récent décret confédéral, voté à l’instigation de l’Eglise kreuzienne de Syracusa, qui rendait obligatoire le port de vêtements. Les Sadumbas se fichaient royalement des décrets, anciens ou nouveaux. Ils arboraient en permanence un air sombre, mélancolique, qui contrastait de manière étonnante avec leurs bouilles rondes et leurs formes épanouies.
Certains mineurs, les plus anciens, les plus maladives, affirmaient que les Sadumbas se transformaient radicalement à l’avènement de la saison sèche : leurs corps devenaient aussi secs que l’écorce d’un rabougri de Point-Rouge, la mélanine colorait leurs cellules pigmentaires d’une belle teinte brune, et surtout, ils affichaient une extraordinaire joie de vivre, chantaient, dansaient, se livraient à une bacchanale générale et permanente à laquelle chacun était amicalement convié.
En attendant ces glorieux jours, qui n’existaient vraisemblablement que dans les rêves embrumés des chercheurs d’optalium, les quelques spécimens de Sadumbas males et femelles sagement assis dans un recoin de la salle, gobelet de mumbë en main, semblaient ruminer toutes les sombres pensées de l’univers, connu et inconnu.
Régulier comme une antique horloge pré-Naflin, un curieux personnage faisait son entrée tous les soirs à la même heure : grand, pale, tignasse rousse et revêche débordant du cache-tête d’un colancor safran sale et troué, visage tout en angles et en lames, yeux étincelants sous les sourcils broussailleux, long cou décharné de vautour. Son bras squelettique se dépliait hors de son surplis pourpre, son doigt accusateur se pointait sur l’assistance, sa voix forte dominait le crépitement de la pluie sur les tôles :
« Suppôts de l’Index ! L’alcool fait de vous des raskattas, des hors-la-loi, mais aussi et surtout des animaux, plus bas dans l’échelle de l’évolution que les lézards des fleuves ! Un tas d’animaux répugnants ! Des êtres inferieurs que le vice tient en esclavage ! tôt ou tard, vous comparaitrez devant le Kreuz, vous expierez vos fautes et le feu vous purifiera ! Les temps sont proches. Craignez la géhenne des croix rédemptrices : elles viennent jusqu'à vous pour vous châtier de votre impudence ! »
Chacun attend tranquillement la fin de l’orage. Le missionnaire kreuzien se retourne alors vers les prostituées, qui le narguent ostensiblement en écartant les jambes, en passant la pointe de leur langue sur leurs lèvres fardées ou en se caressant les seins.
« Couvrez-vous, satanées femelles ! Puits putrides ! Votre attitude est une offense à la divine Laissa, la mère de Kreuz ! Votre place est déjà réservée sur les croix-de-feu ! »
Son regard brulant erre un long moment sur les ombres peuplant la salle enfumée, sa pomme d’Adam transperce la peau parcheminée de son cou. Puis il sort d’une démarche de somnambule et les gloussements à la fois sarcastique et inquiets des putains fleurissent dans son sillage.
« Toujours aussi fêlée, le kreuzien ! Ca doit être la zenoïba !
−− Y croit nous flanque la trouille avec ses croix-de-feu ! ricane un homme assis.
−− T’as tort d’en rire !  réplique un vieillard prématuré. Elles existent, ces saloperies de croix-de-feu ! J’en ai vu ! »
Toutes les têtes se tournent vers le mineur qui s’agrippe des deux mains au bord du comptoir pour tenir sur les jambes flageolantes.
Alarmées, les prostituées abandonnent leurs clients et viennent se presser autour de lui.
« Ca remonte au temps où j’avais une concession sur Julius, un satellite de Syracusa. Là-bas, l’Eglise de Kreuz est la religion officielle, obligatoire, et tous ceux qui refusent de se convertir sont systématiquement condamnés aux croix-de-fer… J’ai vu des familles entières, mari, femme, enfants, bruler à petit feu. Un spectacle écœurant… »
−− T’es donc un salopard de kreuzien ! hurle un type que le mumbë rend agressif. Sinon t’aurais cramé comme les autres ! »
Un murmure approbateur ponctue cette remarque frappée au coin du bon sens.
« J’étais ! corrige le mineur. Sur Julius, j’étais kreuzien. C’était ça ou y laisser ma peau. Et j’y tiens, à ma peau ! Elle est pas belle à voir, mais j’en ai qu’une ! Maintenant, j’suis kreuzien comme toi t’es riche ! »
Eclat de rire générale. Rassurées, les prostituées s’abattent sur les tables comme un essaim d’abeilles sur un massif de fleurs gorgées de pollen. Le silence retombe peu à peu. Les cerveaux flottent dans les vapeurs d’alcool. Il est peut-être l’heure d’aller se coucher.
Périlleuse entreprise que d’affronter la nuit, la pluie, le vent sans dégringoler du haut des passerelles dansantes et servir de diner impromptu aux lézards des fleuves…
Tixu ne se souvenait jamais de quelle façon il s’y était pris pour retrouver le chemin de la pension. La plupart du temps, il n’avait plus la force de poser le pied sur le socle gravitationnel et s’endormait en bas de l’escalier. C’était le veilleur de nuit, un Sadumba affublé d’une veste d’uniforme beaucoup trop petite pour lui et d’un cache-sexe purement symbolique, qui se chargeait du reste : trouver la bonne porte de la bonne chambre, localiser le lit dans l’indescriptible foutoir, poser le corps inerte sur le matelas exhalant une répugnante odeur de vomi, d’alcool et de crasse. Une fois cette lourde tache accomplie, le veilleur de nuit lâche quelques sonores injures dans son jargon natal et sort. Il se prend à chaque fois les pieds dans l’une des innombrables bouteilles jonchant le carrelage, jure de nouveau et referme la porte. Tixu entrouvre un œil, aperçoit, dans le furtif entrebâillement, une énorme paire de fesses blanches sous une ridicule veste noire et sombre dans un sommeil qui présente tous les symptômes du coma dépassé.
Ce matin-là, la voix sirupeuse de l’hôtesse annonçant l’heure du lever pour tous les employés du la zone 1098-A des Marches, parut particulièrement insupportable à Tixu Oty l’Orangien. Il avait l’impression que chaque mot craché par le résonneur du canal interne était un macroscalpel qui lui incisait les nerfs.
Le veilleur du jour, un Troblosse muet, sous-payé mais habillé de pied en cap, lui apporta le petit-déjeuner, composé de sucreries sadumbas très épicées et d’une épaisse boisson brulante que d’aucuns s’ingéniaient à appeler café ou encore du thé. Le Troblosse bailla à s’en décrocher les mâchoires, ce qui était sa manière la plus avenante de souhaiter le bonjour. Tixu s’assit sur le bord du lit et lui répondit d’un vague mouvement du menton. Le veilleur de jour n’apprécia pas ce manque de courtoisie. Il posa brutalement le plateau sur le monceau de vêtements encombrant la table basse et tourna les talons.
Comme tous les matins, Tixu ne toucha pas au petit-déjeuner, ne se donna pas la peine de faire sa toilette, ni même un semblant de toilette sommaire, déplia sa douloureuse carcasse et s’engouffra dans le couloir. Il traversa le hall d’entrée, marmonna une phrase d’excuse inaudible à l’intention du Troblosse renfrogné et se retrouva dans la rue. Agacé par la pluie, le vent et le sempiternel clair-obscur baignant la cité, il fila directement à l’agence.
Dans ses rares accès de lucidité matinale ; il ne tenait que moyennement à se signaler à l’attention du contrôle automatique global et à déclencher la visite instantanée d’un inspobot. Sa préoccupation majeure étant justement de repousser l’échéance fatale, il lui fallait impérativement ouvrir l’agence en temps voulu.
Il pressa le déclencheur de son vibrator personnel, enfoui dans une poche latérale de sa veste. Le champ grésillant et bleuté du volet magnétique s’escamota. Il s’installa à son bureau et composa le code confidentiel d’ouverture du déremat, appareil ancien, voire vétuste, qui offrait, en prime du voyage, quelques menus inconvénients soigneusement occultés par les publicités bullovision de la CILT.
Puis, en expert de la position assise et de ses innombrables variantes, il se carra confortablement dans son fauteuil, s’enfonça dans sa torpeur familière et s’absorba dans la contemplation des gouttes de pluie qui dansaient la sarabande sur la vitrine brouillée. Il finit par s’endormir.
« Monsieur !... Monsieur, s’il vous plait ! »
Tixu releva la tête. La fille était debout devant son bureau. Il n’avait pas entendu le carillon automatique d’entrée. Une pensée réflexe le traversa : « Une Syracusaine ! Qu’est-ce qu’une Syracusaine peut-être bien foutre dans ce trou ? »
Ses somptueux yeux turquoise, pailletés de vert et d’or, se posèrent sur lui avec la gracilité des oiseaux-musique du pays d’Organ, une province d’Orange renommée pour l’extraordinaire variété de sa faune. Elle essora délicatement les deux mèches détrempées aux reflets dorés qui dépassaient du lisère pourpre de son cache-tête blanc. Elle était revêtue d’une ample cape aux motifs vifs et changeants, taillée d’une seule pièce dans une étoffe connue sous le  nom de tissu-vie et fermée sur sa poitrine par une sobre broche d’optalium rose. Son teint d’une pâleur irréelle, ses traits d’une finesse extrême, ses lèvres ourlées de  blanc, ses gestes racés, tout en elle trahissait des origines syracusaines, y compris le soupçon d’arrogance dans le maintien et le regard.
Tixu resta un moment pétrifié sur son siège. Puis, comme si un ressort se détendait en lui, il entreprit subitement de réorganiser tout ce qui, dans son agence, avait un urgent besoin d’organisation : sa position avachie, le col de sa chemise, sa tignasse emmêlée, la veste de son uniforme, la ceinture de son pantalon, le bordel insensé régnant sur son bureau, les paperasses inutiles, les objets incongrus… Il tenta de rendre son sourire à la jeune femme, mais, ce faisant, il éprouva la déplaisante sensation de se retrouver dans la peau d’un olphel blanc, un singe domestique particulièrement doué pour les grimaces.
« Euh, bonjour… C’est à quel sujet ? »
La visiteuse esquissa une subtile moue ironique.
« Je viens pour un voyage. Vous vendez des voyages, n’est-ce pas ? A moins que je ne me sois fourvoyée... »
Le plexus solaire de Tixu reçut le puissant impact de sa voix chaude et mélodieuse. Elle savait, comme la plupart de Syracusains, la focaliser et la diriger à la manière d’une onde sonore précise et concentrée.
« Euh… oui, bien sûr, des voyages... parvient-il à bredouiller, oppressé, souffle court. Euh, peut-être désirez-vous vous asseoir ? »
−− Volontiers, mais où ?
−− Excusez-moi… Je commande le siège… »
A force de violer la règle trois ter, alinéa 12-C, du sous-chapitre voyageurs de la bible pro (Jamais un client potentiel ne doit attendre debout), il en avait oublié jusqu'à l'existence des sièges autopropulsés. Cramoisis, il effleura une touche durcie et grise de la console lumineuse. Un fauteuil-lumière d’une laideur sans noms surgit de son placard et, précédé d’un grincement horripilant, se dirigea cahin-caha vers la visiteuse. Elle examina la poussière accumulée sur le coussin d’air.
« Mille grâces, monsieur, mais finalement, je préfère rester debout. Je crois savoir que vous proposez des voyages par dé- et rematérialisation… »
−− Des déremats ? Euh, oui, bien sûr… Vous savez, ou vous ne savez pas, que vous venez d’entrer dans une agence CILT, la compagnie de transports la plus importante de l’univers connu et inconnu. Alors je vous le demande, où trouveriez-vous un déremat si vous n’en trouviez pas ici ? »
A la grande surprise de Tixu, les mots se bousculaient dans sa gorge. D’habitude, il n’éructait que quelques borborygmes menaçants, destinés à tester la force de caractère et la ténacité des clients. La plupart du temps ; ces derniers battaient piteusement en retraite et se résignaient, en désespoir de cause, à offrir trois semaines de leur vie à l’une des navettes régulières faisant la liaison entre Deux-Saisons et les autres plantes des Marches.
« C’est parfait. Il me faut donc une…un déremat, c’est bien cela, pour Point-Rouge. Je suppose que c’est dans vos cordes ? »
Un nouveau sourire affleura les lèvres opalines de la visiteuse. Elle semblait calme, lointaine, presque absente. Le contrôle des émotions était l’un des principes majeurs de l’éducation syracusaine. Visages et gestes ne devaient jamais trahir les sentiments, a fortiori devant un inconnu. Les yeux agrandis de Tixu étaient, quant à eux, un véritable gouffre ouvert sur le désert de son âme.
« J’attends une réponse, monsieur ! Est-ce ou n’est-ce pas possible ? »
Tixu décela la pointe d’anxiété qui perçait dans sa voix. Il perçut également le léger froissement du tissu-vie de sa cape, provoqué par le tremblement nerveux de sa jambe.
« C’est possible, bien entendu… Nos programmes peuvent expédier les voyageurs sur tous les mondes recensés. C’est plutôt que… Excusez-moi de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais qu’est-ce qu’une femme comme vous peut bien aller fabriquer sur Point-Rouge ? Vous comprenez, c’est la première fois que je rencontre une Syracusaines sur les Marches et…
−− Qu’est-ce qui vous fait croire et dire que je viens de Syracusa ? coupa-t-elle sèchement.
−− Ne vous fâchez pas ! protesta Tixu en écartant les bras. Je ne cherche pas à vous espionner ni à vous tirer les vers du nez ! J’ai… euh… pas mal bourlingué au cours de mon existence et je sais reconnaître les Syracusains, c’est tout… Vous n’êtes pas sans savoir ce qu’on raconte sur Point-Rouge ?
−− J’en ai entendu parler, comme tout le monde. Et ça ne change rien !
−− Ca vous regarde, après tout… Vous avez de la famille sur place ? Quelqu’un pour vous recevoir. Vu la réputation de l’endroit, il vaudrait mieux pour vous que…
−− Combien ? »
Le ton, devenu tranchant, n’admettait plus de réplique. Tixu se le tint pour dit et rendossa sa minable défroque d’humble employé de la CILT.
« C’est vous la cliente, m’dame, et le client est roi ! Moi, ce que j’en disais, c’était pour vous rendre service… »
Il effleura du doigt les touches de la console. Cependant, il ne parvenait pas à endiguer le flot tourbillonnant de pensées qui brisait son barrage d’indifférence et d’ennui. Il regrettait amèrement son aspect débraillé, sa barbe clairsemé, ses ongles noirs qu’il tentait de soustraire au regard de son interlocutrice en les enfonçant dans ses paumes, ses dents jaunies par le tabac rouge des mondes Skoj et le mumbë, cette humidité et cette saleté environnantes. Il prenait subitement conscience, devant cette Syracusaine pétrie de grâce et de morgue, du vide de son existence, de l’ampleur de sa déchéance.
Des chiffres fluorescents s’alignèrent sur l’écran incurvé.
« Transfert jusqu’à Point-Rouge : quinze mille unités standards.
−− Quinze mille ? C’est trop !
−− Je… je ne crois pas que vous trouviez moins cher ailleurs, argumenta Tixu, interloqué par le fait qu’une Syracusaine s’abaissât à discuter un prix. La CILT est la compagnie qui propose les tarifs les plus bas de l’univers… connu et inconnu… De toute manière, il n’y a pas d’autre déremat sur Deux-Saisons… »
Les yeux de la visiteuse se fichèrent dans ceux de l’Orangien qui chancela presque sous le feu de son regard.
« Je ne possède pas actuellement cette somme, articula-t-elle lentement, décochant ses mots comme des flèches. Il est pourtant indispensable, vital, que je me rende sur Point-Rouge ! Vous comprenez ?
−− Je comprends… je comprends, mentit Tixu qui tentait maladroitement de se libérer de cette terrible pression exercée par son interlocutrice. Dans ce cas, prenez la navette temporelle ordinaire.
−− Absolument hors de question ! J’en aurais au moins pour trois semaines standard, sans parler des probabilités de piratage. Quinze mille, dites-vous… »
Elle cherchait visiblement une solution. Elle se mordait la lèvre inferieure, qui blanchissait sous la pression de ses dents recouvertes de nacre bleutée. Le tremblement de sa jambe s’était accentué. Visiblement, elle éprouvait les pires difficultés à stabiliser son contrôle des émotions, ce qui démontrait la profondeur de son trouble.
« Je vous propose huit mille unités, reprit-elle, surmontant son apparente aversion pour ce marchandage sordide. Le reste plus tard. Il va sans dire que je vous laisse une empreinte personnelle de reconnaissance de dette.
−− Désolé, m’dame, je ne puis accepter… » déclara l’Orangien avec un sourire qui se voulait conciliant mais sans la force de conviction qui l’eut rendu tout à fait crédible.
Il ajouta rapidement, pour se justifier :
« Quelles que soient vos raisons de me proposer cet arrangement, et ce sont certainement de bonnes raisons, je ne peux pas me permettre d’enfreindre le règlement interne de la Compagnie… »
A peine a-t-il prononcé ces mots qu’une petite voix impertinente s’échappa des oubliettes de son âme. Pourquoi donc l’employé Oty, code MSO 12 A 2, se souciait-il tout à coup du règlement interne de la Compagnie ? Etait-ce un reste de conditionnement, de conscience professionnelle ou une façon de se rendre intéressant ?
Il se dit qu’elle allait décamper, et il le regrettait déjà, mais elle n’était pas comme ces clients ordinaires qu’un rien suffisait à démoraliser : elle posa ses longues et fines mains d’artiste, sur le bureau. Son visage se rapprocha dangereusement de celui de Tixu, à demi enivré par la fragrance de son parfum.
« Je sais que vous êtes tributaire de votre règlement. Chacun est tributaire de quelque chose. Mais ce voyage est indispensable ! Indispensable ! S’il vous plait, monsieur, écoutez-moi de toutes vos oreilles et de tout votre cœur au lieu de vous réfugier derrière votre règlement. »
Elle observa un temps de pause et dévisagea Tixu, écrasé sur le dossier de son fauteuil.
« Ce voyage n’est pas indispensable pour moi. Mais pour l’univers. Pour l’univers ! La Confédération de Naflin court un grand danger. Et ceci n’a rien à voir avec votre règlement… Il faut que je parte immédiatement ! »
Ses ongles, laqués d’argent et taillés en pointe à la mode syracusaine, étaient presque plantés dans le faux bois ringard du bureau.
Mal à l’aise, Tixu fit pivoter son fauteuil dans toutes les directions. Des gerbes d’étincelles jaillirent des tubes-lumières. Il sentit quelques picotements sur les poignets et avant-bras.
« L’univers ! Eh ben, vous n’y allez pas avec le dos d’une petite cuillère ! L’assurance de la Compagnie se borne à couvrir les effets personnels des clients, pas tout l’univers !... Surtout pour huit mille balles ! En dessous du prix le plus bas du marché… »
En même temps qu’il disait cela comme un perroquet mécanique mal remonté, il calculait les éventuelles conséquences d’une vente au rabais. S’il introduisait de fausses données dans le programme, le déremat s’arrêterait immédiatement de fonctionner. Le nombre de passagers, la destination précise, le prix standard, le mode de paiement, toutes les informations relatives à un déremat étaient gérées par la mémoire centrale du centre de gestion de la zone 1098 A. il fallait donc créditer la somme requise par la machine sur le compte bancaire de la Compagnie. Cela laissa deux à trois minutes avant que les ordinateurs ne fassent le rapprochement et ne signalent l’anomalie, deux ou trois heures avant que les vérificateurs du centre de gestion ne s’emparent de l’affaire, un ou deux jours avant que l’inspobot ne se matérialise dans l’agence.
Tixu se dit que cette absurde partie de cache-cache avec la direction de la Compagnie avait assez duré. Cette fille lui offrait une excellente occasion de mettre un terme à son triste séjour sur cette planète diluvienne. C’est d’un ton presque guilleret qu’il déclara : « Vous m’avez dit huit mille unités, hein ? »
−− A peu près… Cela veut dire que vous êtes d’accord ? »
Il s’efforça de soutenir le regard de la fille, suspendu à trente centimètres du sien. Foutu pour foutu, il pouvait se payer le luxe de rendre service à une belle Syracusaine, même si celle-ci avait la fâcheuse manie de le prendre pour le dernier des crétins. Et puis cette histoire d’univers à sauver (de qui ? de quoi ?) le changeait agréablement des délires fiévreux des mineurs.
« Vous savez, je prends de gros risques à brader un déremat… »
Vaincu mais mauvais perdant, Tixu tentait de mettre en valeur son geste, le geste héroïque de l’obscur employé qui joue avec panache toute sa carrière sur un sourire féminin. Elle ne laissa transparaitre aucune admiration. Il baissa ses yeux.
« Donc, pour huit mille balles nous aurons droit à une double expédition : vous sur Point-Rouge et moi dans les emm…ennuis. Pour la reconnaissance de dette, je veux bien prendre vos empreintes, mais ça ne changera pas grand-chose… »
Des vifs éclats dansèrent dans les yeux bleu, vert et or de la Syracusaine. Un sourire radieux illumina son visage. L’image d’une corolle ourlée de blanc s’ouvrant sur un pistil bleuté traversa l’esprit de Tixu. Il se demanda fugitivement depuis combien de temps il n’avait pas embrassée une femme. Les bouches fanées du bar n’incitaient pas aux baisers passionnés.
« Quand puis-je partir ?
−− Dès que vous aurez rempli les formalités médicales. Bien que la Compagnie ait décidé de vous faire une promotion spéciale, vous ne couperez pas la vérification médicale… Vous voyez la cabine là-bas ? Vous n’aurez qu’à suivre les instructions lumineuses affichées sur l’écran-bulle intérieur. Entendons-nous bien : si le vérificateur phy ne donne pas son accord, la machine suspendra immédiatement sa reconnaissance cellulaire. Quelle que soit l’importance de votre voyage pour notre chère Confédération… »
Elle ne prêta aucune attention aux paroles de Tixu et se rendit, d’une marche aérienne, près de la cabine séparée de la pièce principale par une porte vitrée. L’Orangien composa le code d’ouverture du vérificateur phy.
Il avait l’impression de faire une belle connerie. Le trafic de déremat était considéré comme une faute majeure au sein de la CILT. Il n’encourait plus seulement une sanction interne mais également une condamnation pénale et un classement à l’index des raskattas. Il se maudit de sa stupidité : il s’était laissé berner comme le dernier des paritoles, surnom dédaigneux dont les natifs de Syracusa affublaient les ressortissants des autres mondes recensés.
En même temps, il se sentait heureux comme un gosse. Heureux d’en finir avec tout ça, heureux d’envoyer balader le règlement, heureux de conformer enfin ses actes à ses pensées. Les lumières rouges du vérificateur phy s’éteignirent une à une. Un triangle vert et noir clignota sur la droite de l’écran : la passagère était physiquement apte à supporter la déstructuration et la reconstitution de ses cellules et de son ADN. Tixu en fut déçu : il ne pouvait plus revenir sur sa décision. Or la présence de cette fille, pourtant lointaine, inaccessible, avait déclenché au plus profond de lui un sentiment confus de vitalité renaissante. Elle lui faisait penser à ces femmes alchimes des antiques légendes  orangiennes qui transformaient les lugubres déserts en terres. Venue d’un monde lointain, aussi distante de lui que du Centre l’étaient des Marches, elle était pourtant un premier rayon de soleil sur son interminable hiver.
Quelques instants plus tard, elle réapparut devant le bureau. Un subtil halo gris-bleu l’auréolait : elle avait quitté la cabine trop tôt, avant que le vérificateur phy ait eu le temps de dissoudre ses champs d’investigation-lumière. Elle était vraiment pressée.
« Tout est prêt ?
−− Presque tour, répondit Tixu à contrecœur. Il nous reste encore à…régler l’aspect financier… Oui, appelons ça régler, pour plus de commodité ! »
L’humour de l’employé, l’humour navrant de quelqu’un qui sait qu’il est en train de tout perdre, la laissa de marbre. Elle extirpa un sac bariolé et incrusté de rubis d’une poche intérieur de sa cape.
« Je vous donne le tout. C’est le l’argent syracusain, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de changer en unités standards. Vérifiez : cela équivaut à huit mille unités.
−− Je vous fais confiance », grinça l’Orangien.
Il n’en était pas à une énormité près et, dans le fond, ça l’arrangeait : il était fâché depuis toujours avec le change interplanétaire.
−− Ah oui, j’allais oublier : notre déremat est un modèle très ancien, pour ne pas dire vétuste…
−− Mais il fonctionne, n’est-ce pas ? »
De nouveau de l’inquiétude dans la voix de la voyageuse.
« Oui, oui, là n’est pas le problème… Mais il présente quelques inconvénients que n’offrent pas les modèles plus récents… Vous comprenez, Deux-Saisons est située loin de tout et…
−− Quels inconvénients ? »
Il ressentit de nouveau tout le poids de son regard. Il rougit jusqu’à la racine des cheveux. Des gouttes de sueur ruisselèrent sous ses aisselles et faufilèrent entre sa peau et sa chemise.
« Il est programmé pour transporter des cellules humaines. Uniquement des cellules humaines. Ce qui veut dire qu’il ne transférera que votre corps. Vos vêtements ne vous suivront pas. Ni aucun autre objet… Tout ce qui constitue le nécessaire de voyage, sac, valise, argent liquide, restera sur place. C’est pourquoi je vous ai demandé tout à l’heure si vous connaissiez quelqu’un chez qui je pourrais programmer votre rematérialisation. »
Elle demeura silencieuse, en proie à une sévère lutte intérieure que trahissaient le pli vertical sur son front et le tremblement réveillé de sa jambe. Les prudes Syracusains ne retiraient jamais leurs vêtements en public, encore moins leur colancor. La blancheur de la peau étant l’un des canons majeurs de l’Eglise kreuzienne et de l’esthétique syracusaine, ils évitaient d’exposer leurs précieux épidermes à la lumière des astres dits solaires. Saisi d’un fol espoir de la retenir une minute, une heure, un jour de plus, Tixu enfonça férocement le clou :
« Vous apparaitrez sur Point-Rouge aussi nue qu’au jour de votre naissance, m’dame ! Déjà que c’est une planète peu fréquentable… »
Elle se toisa d’un air tellement méprisant qu’il regretta aussitôt ses paroles.
« Je ne connais personne, murmura-t-elle d’une voix sourde. Plus exactement, je ne sais pas où habite la personne que je dois contacter.
−− C’est emm… ennuyeux.
−− Je suppose qu’il n’y a pas moyen de faire autrement…
−− Si ! Renoncer à votre voyage. Ou alors vous donner un peu de temps pour le préparer. Si vous soulez, je vous aiderai à… »
−− Il n’est pas question ! »
Il comprit alors qu’il ne réussirait pas à ébranler la résolution de son interlocutrice. Il composa le code correspondant au film-carte trois-D de Point-Rouge capitale. Rues inondées de lumière rouge et bâtiments défoncés défilèrent sur l’écran.
« Je ne suis personnellement jamais allé sur Point-Rouge, dit-il. Mais je sais qu’en dehors de la capitale, il n’y a rien d’autre qu’un continent désertique. Je présume que vous ne tenez pas à vous retrouver nue et sans eau sous soixante-cinq degrés centigrades… Sur ce film-carte on peut distinguer des bâtiments en ruine dans le quartier sud de la ville… »
Il déplaça l’écran de manière à ce qu’elle puisse voir.
« D’après la doc, ces ruines ne sont pas habitées que par des clochards. Attention, les excès d’une drogue appelée poudre-à-joie les rendent parfois agressifs. Il vous sera sans doute possible d’y dénicher de vieux vêtements, en attendant mieux. Prenez garde à vous : Point-Rouge est la plaque tournante des trafics de l’Index, en particulier le trafic du bétail humain, des esclaves. Ne comptez pas sur les interliciers fédéraux pour vous aider en cas de pépin. Ils mangent tous dans la main des trafiquants. Je pense que le mieux, pour vous, est de vous programmer ici. » Le film-carte s’arrêta sur un bâtiment de trois étages, éventré et posé de guingois sur un terrain vague. « Qu’en pensez-vous ? »
−− Je ne pense plus ! répondit-elle d’un ton acerbe. Je n’ai pas le choix. Si je comprends bien, monsieur, on est dans l’obligation de voyager nu et ruiné lorsqu’on s’adresse à votre compagnie ? »
Tixu émit un petit rire étranglé. Des siècles qu’il n’avait pas ri.
« Non m’dame. Pas si vous aviez pris l’élémentaire précaution de vous rendre à une banque et de faire virer votre argent à une succursale du lieu de destination. D’ailleurs, lors de transactions… réglementaires, c’est un service que nous proposons à nos clients…
−− Peu importe ! Je dois partir à présent. Quant à cette reconnaissance de dette…
−− Bah, oubliez-la ! Je ne serai plus en poste si l’idée saugrenue vous prend un jour de vouloir rembourser la Compagnie… En revanche, vous pourrez récupérer vos vêtements lors d’un éventuel autre passage sur cette merveilleuse planète. La CILT vous garantit par contrat moral d’en prendre soin et de ne les revendre qu’au bout de deux années standard ! »
Les yeux de la voyageuse se promenèrent sur son uniforme.
« Vous en ferez l’usage qui vous semblera bon, monsieur. Je doute toutefois qu’ils puissent vous aller. »
Il avait oublié son débraillé, sa crasse, sa pestilence. Elle s’était chargée de lui rafraichir la mémoire. Une nouvelle vague de honte le submergea.
« Suivez-moi ! » ordonna-t-il d’un ton rogue.
Il déverrouilla le sas d’un geste brutal. La porte blindée s’ouvrit dans un claquement sec. Suivi de sa passagère, il s’engagea dans le couloir menant au salon des déremats. Le sas se referma automatiquement derrière eux. Enchâssés dans les parois métalliques concaves, les écrans de contrôle et les transmetteurs s’allumèrent les uns après les autres. En théorie, ils permettaient à l’employé occupé par un transfert de surveiller l’intérieur de l’agence et de s’adresser, en cas de problème, aux techniciens permanents de la Compagnie.
Un dépit corrosif rongeait les entrailles de Tixu. Il aurait fait n’importe quoi pour empêcher son arrogante passagère de s’envoler. Elle le méprisait, le considérait sans doute comme une sorte d’erreur de la nature et n’avait eu qu’à battre des cils pour le rouler dans la farine. Mais elle avait soufflé sur les braises de son feu intérieur. Il ne parvenait pas à chasser de son esprit l’idée folle, absurde, que cette superbe créature ne s’était pas dressée sur son chemin par hasard. Pourtant, elle allait sortir à jamais de sa vie et cette perspective les plongeait dans un profond abime de tristesse et de douleur.
La machine trônait sur une estrade, au milieu du salon vouté. C’était une demi-sphère aux flancs rebondis et noirs, ressemblant à un immense chaudron préhistorique renversé. A première vue, il paraissait improbable que cet engin eut la capacité d’expédier quiconque de l’autre coté de la rue.
Tixu actionnait un levier encastré dans une niche située à la gauche de l’entrée. Une intense lueur auréola le sommet arrondi de la machine. Un hublot de verre noir s’entrouvrit.
« Introduisez-vous dans l’appareil, murmura brièvement l’Orangien, pressé soudain d’en finir. Par ce hublot, s’il vous plait. Allongez-vous sur la couchette et suivez les instructions apparaissant sur l’écran du plafonnier. Surtout ne vous accrochez pas aux parois. Vous aurez probablement mal au crâne pendant les deux ou trois heures qui suivront votre reconstitution. Mais vous le savez surement… Vous avez déjà voyagé par déremat, n’est-ce pas ? Il le faut bien, puisque la navette ordinaire ne passe ici que tous les quinze jours… »
Avant de se glisser dans l’étroite coursive, elle tourna vers lui son sublime visage :
« Vous êtes trop curieux. Bien que, parfois, la curiosité soit un formidable moteur d’évolution…
−− D’accord, d’accord, m’dame… Puis-je cependant vous poser encore une question ? Vous savez, un condamné cherche toujours à connaître le motif réel de sa condamnation ! Cette histoire que vous m’avez servie, le grave danger qui menace la Confédération, c’est une blague, n’est-ce pas ? Vous pouvez l’avouer, maintenant que vous avez obtenu ce que vous avez désiriez…
−− Désolée de vous décevoir, ce n’était pas une plaisanterie ! Mais je ne peux pas vous en dire davantage. Moins vous en saurez et mieux cela vaudra pour vous. Quoi qu’il en soit, je vous rends mille grâces de ce que vous faites pour moi. »
Il y avait une telle chaleur dans sa voix, dans son sourire, dans ses yeux, que Tixu en fut bouleversé. Elle engagea ses jambes puis son tronc dans le tube d’accès. Le hublot noir coulissa dans un chuintement prolongé. Etranglé par une inexplicable émotion, l’Orangien se pencha sur le petit transmetteur extérieur et prononça machinalement les indications techniques d’usage :
« Arrivée prévue à Point-Rouge, capitale, dans deux minutes standard. Atmosphère respirable. Treize heures locales. Température : quarante-neuf degrés centigrades. Ciel : rougeoyant. La CILT vous… Je vous souhaite un bon voyage. »
Il ouvrit la trappe de la console et programma le transfert sur les touches fluorescentes : Point-Rouge, capitale, coordonnées 456, 54 latitude, 321 longitude, point relais X2 T3 prime, position couchée, heure et lieu de départ : 7 heures 57, Deux-Saisons. Prix : quinze mille unités standard entièrement versées et déposées (ses doigts crispés durent s’y reprendre à deux fois pour entrer correctement cette dernière donnée).
La machine bourdonna discrètement tandis que le halo de lumière couronnant son arc-de-cercle supérieur faiblit progressivement jusqu’à complète extinction.
Trois minutes plus tard, un voyant rouge s’alluma au-dessus du hublot. Tixu ouvrit le sas et se faufila à son tour dans la coursive. Les vêtements de la Syracusaine gisaient, épars, sur la couchette de transfert. Un arome fleuri flottait dans l’air chaud et confiné. Désemparé, l’Orangien ramassa la cape. Elle était douce au toucher. Ses couleurs, tantôt vives, tantôt pastel, jouaient avec les caresses de la lumière. Frustré de la présence de la voyageuse, Tixu fut pris d’une furieuse envie de respirer son odeur. Il n’était plus relié à elle que par le canal de l’odorat. Accroupi, il enfouit son visage dans le colancor blanc aussi léger qu’une plume et huma profondément, longuement, le subtil parfum de peau, de transpiration, de poivre et de fleur qui imprégnait l’étoffe.
Il sortit de la cabine avec d’infinis regrets. Il lui fallait à présent se replonger dans l’atmosphère calamiteuse de l’agence et attendre avec résignation la visite de l’inspobot.
C’était sans conteste l’horizon le plus sombre et le plus froid de l’univers, connu et inconnu.

###
On the planet Two-Seasons, there was a persistant rumor, as persistant as the rain, insinuating that the wet season was coming to its end.
Slumped in a chair so old and dusty that the light from its tubes merged with the half-light of the agency, Tixu Oty, from the planet Orange, watched the heavy drops fall with the expression of a celestial cow contemplating an antique rocket train.
During the five, maybe six standard years that he had been on Two-Seasons, Tixu Oty had slowly changed into a shaggy, lifeless mass, soaked through with alcohol and boredom. A sickening odor oozed from his crumpled uniform, which had once been light green, and its pungency was reminiscent of the giant river lizards of the rainy season.
Frightened by his grim look, the rare customers who had the odd idea of coming through the agency's broken door stayed just long enough to mumble a quick apology. What impression could these unfortunate travelers have of the ILTC, the largest transfer company in the known and unknown universe! The ILTC with its thousands of agencies scattered over the hundreds of planets of the Naflin Federation, even on the outlying planets of the Marches. The all powerful ILTC that had managed to achieve an almost total monopoly over long distance cellular transfers, thanks to ad campaigns with sensational slogans and to political and financial scheming. Somewhere, within his swamp of indifference, Tixu knew that an inspobot appointed by the decisional college would eventually pay him a visit. He would have to provide some explanations then. Management did not neglect any of the agencies, even those that were near the limits of the recorded universe. At the absolute minimum, and with a great deal of luck, he would simply be fired for the negligence and sloppiness he had developed. An optimistic hypothesis that, and merely the reflection of an unconscious desire. If logic were taken into account, he would more likely stand trial before the Company's internal ethics tribunal, where his countless incidents of professional misconduct would be solemnly exhumed. For good measure, and since it never rains but it pours, they would add a few minor trifles to the list that he wasn't even responsible for. The ILTC did not generally play around with its corporate image, and never missed a chance to set an example of someone. He risked being convicted to ten or even fifteen years in reconditioning, at the repair and testing center located on the planet Russk. There, he would have the choice of serving as test pilot on new machines designed by the Company's engineers (death rate: 30.3%), or working on the irradiated fault detection line (death rate: 26.7%).
Nevertheless, through his admirable efforts at non-willpower, Tixu had managed to drive this entire world of consequences from his non-thoughts: the Airain Charter, the Company's internal manual that he had sworn on during the enthronement ceremony, about its rules, and their never-ending sub-paragraphs a and b, about the inspobots and their lexicons of cellular inventories, the customer-is-king doctrine, and the unenviable fate that awaited him... From then on, the only thing that counted was this instant, when the internal channel rang with the hostess' artificial voice announcing the standard closing time for all of the agencies in zone 1O98-A of the Marches.
Driven by conditioned reflexes, Tixu typed the confidential code for the deremat room on the old keyboard, pushed the lever controlling the magnetic protection shutters, lifted his carcass from his seat and left, forgetting once again to turn off the antique holographic sign, which had been missing two of its four letters for eons. This was probably the worst kept travel agency in the known and unknown universe.
With hesitant steps, Tixu entered the city's intertwining network of dark twisting streets. Then he took to the jumble of high footbridges, set up in rainy weather, that crossed over the ponds, streams and rivers, all of those liquid spaces whose broken mirrored surfaces reflected dreary rays of light from light bubbles buffeted by the wind. Now and then, in a sudden boiling of foam, a carnivorous river lizard burst into the cold gray air -- thirty feet of yellow scales, with tiny ruby-red eyes, a snout armed with a triple row of razor-sharp teeth, and a tail whipping the surface of the water with rage.
It often happened that a passerby, drunk or delirious with fever, would be blown from a footbridge by a gust of wind. There was no way out: there was always a lizard prowling in the area, who would throw itself on the poor victim without further ado (death rate: 100%).
Tixu sometimes spent a few minutes watching one of these aquatic monsters, making sure of course to hold fast to the upper rope of the footbridge. Not that he cared about staying alive more than anything else, but he just held on to what he could in general, and in this case it was a rope. The natives of Two-Seasons, the Sadumbas, claimed, no joke, that the river lizards were water deities. Before the massive arrival of the colonists from the Federation, they would make offerings of some of their newborn as a sacrifice to them. In spite of the Federal law protecting ethnic plurality and the respect for local customs, the Federal Interlice had forbidden this age-old practice, which was judged to be degrading, barbarian, and contrary to the ideals of an enlightened society.
Tixu passed a few vague shapes, passersby concentrating on keeping their balance on the bouncing, slippery wooden planks. Even though the rain was lashing his face, it had not yet managed to awaken him from his torpor. His feet led him toward the city's one and only bar, a rudimentary hut perched atop some high, thin pilings that did not exactly inspire total confidence. Under its crumbling sign, a bit of collapsed terrace seemed irresistibly attracted to the swirling waters of a stream below. This was probably the worst kept bar in the known and unknown universe.
Every evening, Tixu would come and help swell the dense ranks of mumbë drinkers. Mumbë, the local alcohol, was an indeterminate blend of acid and poison, rotgut for anyone of normal constitution. Tixu would empty glass after glass, without a word or a glance either in front of or behind him. The others, either leaning on the bar or sprawled over the rustic tables, also drank in silence. Their glassy, bloodshot eyes stared into the void. The waiters, three brothers who came from the planet Red Spot, filled their glasses without superfluous remarks. Their greedy hands skillfully scooped up change left on the duralumin bar.
The Three Brothers Tavern (that was what everyone called it, since no one could make out the letters on the sign) was a hub for smugglers of red tobacco from the Skoj worlds and adulterated alcohol, which had been put on the Index by the Federation one hundred sixty standard years before. From time to time, women with multicolored hair would push their way through the curtain of smoke and wander around the bar. Their wispy negligees gave a glimpse of withered skin, wilted shapes, breasts uncomfortably defying the law of gravity, legs sheathed in cellulite and balding mons veneris... Prostitutes nearing the end of their careers, who couldn't afford esthetic youthing treatments; they sold themselves cheaply to optalium diggers, to sleazy functionaries, or to travelling salesmen passing through the sector.
During periods of depression Tixu, too, had given in to the sad calling of the flesh. Their tricks were usually performed in a room on the second floor, right in the middle of a swarm of buzzingly aggressive black mosquitoes. As professionals, conscientous of cost-effectiveness; they managed to obtain cash, erection and ejaculation in less than thirty seconds. Each time, he was left with a queasy memory of the stink of disinfectant that impregnated the stained mattress.
Sometimes, snatches of conversation could be heard in the background, words half pronounced, thoughts half-expressed.
"Fucking rain! To think that this has been going on for more than twenty years... This dump should be called One-Season!"
"Yeah... And poor Morteen Olligrain, ending up the way he did. Eaten in his mine by a filthy lizard."
"I told him not to dig so close to the water! No one has ever found any optalium near water, and anyway, you could see the ground was going to cave in."
"He should have been less stubborn. They're all like that, those half-breeds from Artilex! Always right!"
"Hey, you, Orangeman! As soon as I hit a rich lode I'm comin' to see you! You stick me in your damn machine and I'm home! And younger too!"
"Enough, Amigoet! A deremat transfer costs at least ten grand! And anyway, that story about getting younger is just a legend. You might get a couple of months out of it, but since your cells keep your biological age in memory, you'll lose them right back. That's what they call the Gloson correction effect, right Tixu?"
Tixu gave his mouth a little twist, which could be taken for a yes.
"Don't laugh," said the other one, insisting. "I'm telling you I'm near a good lode! The big one, old pal!"
These two had come here to dig for optalium, a rare metal that was highly valued by the sculptor-jewelers of Bella Syracusa and the sacred craftsmen's guilds of Marquinate. Eaten away by Zenoiba, an incurable fever disease of the rainy season, their foreheads dripped with sweat, their skin was sallow, their teeth were loose, and they looked a bit crazy. They came from all over the universe, and you could spot them easily by their traditional work clothes of thick brown cloth, called tibou’ch. Their only hope: find enough money as quickly as possible to pay for a deremat transfer to their home worlds, so they could die there in peace. Ordinary shuttles took years, and they would not survive the trip. And the ancient ships from the period of the conquest took six months, sometimes even a year, to reach the major planets of the Federation. Not counting the dangers of pirates and shipwrecks.
"According to an estimate by specialists in geo-prospecting, the soil of the planet Two-Seasons should be riddled with white optalium..."
This terse wire report, picked up by some anchorman of an obscure bubblevision channel, was enough to set off a mad rush. Independent miners took the planet by storm, killing one another to get the best concessions and squandering their skimpy savings to bring their heavy material: excavators, drills, proppers, extractors... But the never-ending rain, which filled the galleries with water and mud, the river lizards, and the Zenoibic insects made the extraction of this precious ore more than difficult. The only thing the miners had obtained so far was that deadly, raging fever, which thwarted even the best medical minds of the FHO, the Federal Health Organization.
The more-or-less magic potions used by the Imas Sadumbas, the native sorcerers, were about as effective as the chemical, sonic, or laser cures that the FHO used. In addition, the Sadumbas themselves were also stricken by Zenoiba, since their immune systems were probably suffering from poor hygiene and abuse of mumbë.
The natives of Two-Seasons had the curious habit of walking around entirely naked. Networks of dark veins pushed through their hairless translucent skin, of a sickly-white. They were defying, although unintentionally, a recent Federal decree, voted at the instigation of the Kreuzian Church of Syracusa, which required that all Federation citizens wear clothes. The Sadumbas couldn't care less about decrees, whether they were ancient or recent. They wore permanent expressions of gloom and melancholy, in stark contrast to their round faces and ample bodies.
Some miners, the oldest and the sickest, claimed that the Sadumbas radically changed during the dry season: their bodies became as dry as the tough skin of a shriveled-up inhabitant of Red-Spot, melanin colored their skins a nice, rich brown, and above all, they became incredibly happy: singing, dancing, indulging in a permanent festival to which any and all were amicably invited.
While waiting for these glorious days, which probably only existed in the hazy minds of the optalium diggers, the few specimens of male and female Sadumbas sitting quietly in a corner of the barroom, glasses of mumbë in their hands, seemed to be ruminating on all the dark thoughts of the known and unknown universe.
As dependable as an antique pre-Naflin clock, a strange person came in every evening at this same time. He was tall and pale, with a shock of unruly red hair overflowing from the hood of his dirty, saffron-colored bodstocking full of holes. His face was all angles and sharp edges, his eyes sparkled under bushy eyebrows, and his long neck was emaciated like a vulture's. His bony arm unfolded from within his crimson surplice, and his accusing finger pointed at the crowd. His strong voice dominated the sputtering of the rain on the sheet metal roofs.
"Violators of the Index! Alcohol has made you raskattas, outlaws, but also, and above all, it makes you animals, lower on the evolutionary scale than the river lizards! A heap of stinking animals! Inferior beings enslaved by vice! The time will come when you will appear before the Kreuz, you will atone for your errors and you will be purified by fire! The time is near. Fear the Gehenna of the redeeming crosses: they will come to punish you for your insolence!"
Everyone calmly awaits the end of the storm. The Kreuzian missionary turns toward the prostitutes, who are clearly taunting him by spreading their legs, licking their tongues on their red lips, or caressing their breasts.
"Cover yourselves, evil women! You putrid harlots! Your bearing is an insult to the divine Laissa, the mother of Kreuz! Your places are already reserved on the crucifires!"
His burning eyes wander for a long while across the shadows in the smoke-filled room, his Adam's apple piercing the wrinkled skin of his throat. As he walks out, with the gait of a sleepwalker, the prostitutes laughter follows in his wake, sounding uneasy and sarcastic at the same time. 
"The Kreuzian's crazy as ever! It must be Zenoiba!"
"He thinks he's going to scare us with his crucifires," sneers a man seated at a table.
"You're wrong to laugh!" shouts a man who looks prematurely old. "Those damn things exist, those crucifires! I've seen them!"
Every head turns toward the miner, who is holding on to the bar with both hands to keep his shaky legs from giving way. Alarmed, the prostitutes desert their clients and crowd around him.
"It goes back to the time when I had a concession on Julius, one of Syracusa's moons. The Church of Kreuz is the official religion there, there's no choice, and anyone who refuses to be converted is systematically sentenced to suffer the crucifire. I've seen entire families -- husband, wife, kids -- slowly burned to death. It's a disgusting sight."
"You must be a fucking Kreuzian," yells one guy, aggressive from the mumbë. "Otherwise you'd 've burned like the rest of 'em!"
A murmur of approval greets his comment, which bears the stamp of common sense.
The miner corrects him. "I was! On Julius I was a Kreuzian. It was either that or my life. And I like living! It may not be a great life, but it's the only one I have! Now, I'm as much a Kreuzian as you are a rich man!"
Everyone laughed. The prostitutes, now reassured, descend on the tables like a swarm of bees on a clump of pollen-filled flowers. Silence slowly fills the room again. The patrons' brains drift in an alcoholic haze. Perhaps it's time to go home and to bed.
A dangerous undertaking to confront the night, the rain, and the wind without falling from the swaying footbridges and becoming an impromptu dinner for the river lizards...
Tixu never remembered how he managed to find his way back to the boarding house. He didn't usually even have force enough to get his feet onto the gravitational platform, so he'd fall asleep at the bottom of the staircase. It was the night watchman, a Sadumba decked out in a uniform jacket much too small for him and a purely symbolic loincloth, who took care of the rest: finding the right door of the right room, locating the bed among the indescribable mess, and placing the inert body on the mattress, which gave off a repulsive odor of vomit, alcohol and filth. Once this difficult task was accomplished, the night watchman would let fly a few stinging insults in his native lingo and leave. Each time, his feet tripped over the countless bottles lying on the floor, and he would swear some more and finally close the door. Tixu would open one eye and catch a quick glance of a tremendous pair of white buttocks under a ridiculous black jacket, and then fall into a sleep that exhibited all the symptoms of deep coma.
The next morning, the smarmy voice of the hostess, announcing the wake-up time for all employees of zone 1098-A of the Marches, was particularly unbearable to Tixu Oty of Orange. It felt as if each word being spit out of the reverberator's closed-circuit channel was a nanoscalpel cutting through his nerves.
The day watchman, a mute Trobloss, underpaid but dressed from head to toe, brought him breakfast, composed of spicy Sadumba pastries and a strange, thick, piping-hot drink that no one could possibly call tea, or even coffee. The Trobloss yawned widely enough to unhinge his jaws, which was his pleasant way of saying good morning. Tixu sat on the edge of his bed and answered with a small movement of his chin. The day watchman did not appreciate this lack of courtesy. He slammed the tray on the heap of clothes piled on the coffee table, and walked out.
Like every other morning, Tixu did not touch his breakfast, nor did he bother to wash up, not even summarily. Instead, he unfolded his painful carcass and flung himself into the hall. He crossed the lobby, muttering an inaudible apology to the scowling Trobloss, and went out into the street. Annoyed by the rain, the wind, and the permanent half-light that shrouded the city, he headed straight for the agency.
Early morning was one of his rare times of lucidity, when he realized he did not really want to be noticed by the automatic global verification system, which would set off an immediate visit by an inspobot. Since his main worry was to keep this inevitable event from happening, it was absolutely imperative he open the agency on time.
He pressed the activator on his personal resonator, which was stuck deep in a side pocket of his jacket. The sizzling bluish curtain of the force-fence faded away. He sat at his desk and typed in the confidential passcode to open the deremat, an old decrepit model that offered, in addition to the journey, a few tiny inconveniences that were carefully hidden by the ILTC's bubblevision advertisements.
Then, as an expert of the seated position and its innumerable variations, he settled himself comfortably into his chair, sank into his usual torpor, and plunged into the contemplation of the raindrops dancing a saraband on the clouded window. He soon fell asleep.
"Excuse me! Hello!"
Tixu lifted his head. The girl was standing in front of his desk. He had not heard the automatic doorbell when she came in. A reflex-thought flashed through his mind, A Syracusan! What the hell is a Syracusan doing in this dump?
Her sumptuous turquoise eyes, flecked with green and gold, fell on him with the grace of the music-birds of Organne, a province of Orange known for its wide variety of wildlife. She delicately patted down the two locks of wet, golden hair that escaped the crimson edging of her white hood. She was dressed in a large cape of bright, changing colors, all of one piece, and made of a kind of fabric known as life-cloth, which was gathered with a simple brooch of pink optalium at her neck. Her skin was of a gossamer-like paleness, her features of extreme finesse, her lips lined with white, her gestures elegant; everything about her betrayed her Syracusan origins, even the hint of arrogance in her poise and in her regard.
Tixu sat petrified in his chair for a minute. Then, as if a spring had tripped inside of him, he suddenly began arranging everything in the agency that urgently needed arranging: his slumped position, his shirt collar, his tangled hair, his uniform jacket, his belt, the wild mess on his desk, the useless papers, all the things that were out of place. He tried to smile at the young lady, but, in so doing, he felt an unpleasant sensation, as if he were stuck inside the skin of a white olphel, one of those domesticated monkeys particularly gifted at making faces.
"Uh, good morning. Can I help you?"
The visitor pursed her lips with subtle irony.
"I'd like to take a trip. You do sell transfers, don't you? Unless I've come to the wrong place..."
Tixu's solar plexus received the full impact of her rich, melodious voice. Like most Syracusans, she knew how to focus and aim it like a precisely concentrated sound wave.
"Uh, yes, of course, a transfer..." he mumbled, feeling oppressed and out of breath. "Uh, maybe you would like to sit down?"
"Yes I would, but where?"
"Excuse me... I'll call up the seat..."
Having violated rule 3c, paragraph 12, of the Traveler's chapter of the internal manual (A potential customer should never stand while waiting.) so many times, he had forgotten the very existence of the self-propelled chairs. Blushing, he pressed a rarely-used gray button on the lighted control panel. A light-chair of indescribable ugliness popped out of a hatch that opened in the wall and, preceded by an exasperating grating noise, rolled out toward the visitor. She looked at the dust that had built up on the air cushion.
"I'm greatly obliged, but I think I'd rather stand after all. I believe you sell voyages by de- and re-materialization?"
"Deremat? Uh, yes, of course. You must know, or perhaps you are not aware, that you have just entered an agency of the ILTC, the largest transport company in the known and unknown universe. So, I ask, where else would you find a deremat if not here?"
Much to Tixu's surprise, the words rushed out of his mouth. He usually just spit out a few threatening grumbles, whose goal was to test clients' strength of character. They would most often back out in desperation, shamefaced, and resign themselves to giving up three weeks of their lives to one of the regularly scheduled shuttles that traveled between Two-Seasons and the other planets of the Marches.
"That's fine. So I need a... a deremat, is that it? To go to Red Spot. I assume you can handle that?"
"Red Spot?" exclaimed Tixu.
Another smile came over the visitor's opaline lips. She seemed calm, distant, almost absent. The ability to control emotions was one of the most important principles of Syracusan education. One's face and gestures should never betray feelings, especially in front of a stranger. As for Tixu, his eyes, wide with astonishment, were an abyss open to the desert of his soul.
"I'm waiting for an answer! Is it possible or not?"
Tixu noticed a hint of anxiety coming through in her voice. He could also see a slight shaking of her cape's life-cloth, caused by the nervous trembling of her leg.
"It is possible, of course. Our programs can send travelers to all known worlds. It's just that... Excuse me for butting into something that's not my business, but what's a woman like you going to do on Red Spot? Please understand, this is the first time I'ver met a Syracusan in the Marches, and..."
She cut him off abruptly. "What makes you think I'm from Syracusa?"
"Hey, don't get angry," protested Tixu, spreading his arms wide. "I'm not trying to spy on you or get any information from you. I... uh, I've traveled a lot in my life and I can recognize a Syracusan, that's all. You know what they say about Red Spot, don't you?"
"I've heard about it, like everyone else. And that won't change anything."
"Well, it's your business, after all. Do you have family there? Anyone to meet you? I mean with the reputation of the place, it would be better for you if..."
"How much?"
Her tone of voice, sharp now, made it clear that there was to be no more discussion. Tixu took on the pathetic role of the humble ILTC employee again.
"You're the customer, ma'am, and the customer is always right! I was just trying to help."
His fingers went to work, brushing the keys of his console. But he couldn't stop the swirling stream of thoughts breaking through his dam of boredom and indifference. He seriously regretted his untidy look: his patchy beard; his dirty nails, that he tried to hide from her view by pressing them into his palms; his teeth, yellow from the red Skoj tobacco and the mumbë; the humidity and the filth all around him.  Standing before this Syracusan woman full of grace and haughtiness, he was suddenly aware of the emptiness of his existence and of just how low he'd fallen.
Fluorescent numbers appeared on the curved screen.
"Transfer to Red Spot: Fifteen thousand standard units."
"Fifteen thousand! That's too much!"
"I... I don't think you'll find it cheaper anywhere else," answered Tixu, taken aback by the fact a Syracusan would lower herself by bargaining.
"The ILTC is the company that offers the lowest prices in the universe... known and unknown. In any case, there are no other deremats on Two-Seasons."
The visitor's eyes locked onto Tixu's, and he almost staggered from the force of her stare.
"I don't have that sum of money right now," she said slowly, shooting her words like arrows. "But it is essential, vital, that I go to Red Spot! Do you understand?"
"I understand, I understand," lied Tixu, who was clumsily trying to free himself from the terrible pressure she was exercising on him. "In that case, take the ordinary temporal shuttle."
"Totally out of the question! It would take at least three standard weeks, and there's also the problem of pirates. Fifteen thousand, you said..."
She was obviously looking for a solution. She was biting her lower lip, which became white from the pressure of her teeth, covered in bluish mother-of-pearl. Her leg was trembling more than before. She was clearly having great trouble stabilizing her emotional control, which showed how badly worried she was.
"I can offer you eight thousand units," she continued, overcoming her obvious dislike for this kind of sordid bargaining. "The rest later. It goes without saying that I'll leave you my personal prints on a promissory note."
"Sorry ma'am, I cannot accept." said Tixu with a smile that was meant to be conciliatory, but which lacked the conviction which would have made it totally convincing.
Then he quickly added, to justify himself, "Whatever your reasons are for making this proposition, and I am sure they're good reasons, I cannot allow myself to infringe the internal regulations of the Company."
As soon as he'd pronounced those words, a meddlesome little voice arose from the depths of his soul. Why was employee Oty, code MS- 12 A 2, suddenly so worried about the internal regulations of the Company? Was this a leftover of his conditioning, or conscientiousness, or a way of getting attention?
He figured she would leave, and he already regretted it, but she was not like the usual customers, demoralized by the slightest thing. She put her long thin hands, her artist's hands, on the desk. Her face came dangerously close to Tixu's, and he was slightly intoxicated by the smell of her perfume.
"I know that you have to follow your regulations. Everyone has to follow something. But this trip is indispensable! Indispensable! Please, listen to me with all your heart and all your attention instead of hiding behind your regulations."
She paused for a second and looked at Tixu, who was crushed against the back of his chair. "This trip is not indispensable for me, but for the universe. For the universe! The Naflin Federation is in great danger. And this has nothing to do with your regulations. I must leave immediately!"
Her nails, which were painted with silver and pointed, in the Syracusan style, were almost driven into the cheap fake wood of the desk. Tixu, uncomfortable, twisted his chair back and forth. Bursts of sparks came out of its light tubes. making his wrists and forearms prickle.
"The universe! Well, you sure don't go halfway, do you? The Company's insurance is limited to covering our customers' personal effects, but not the entire universe! Especially not for eight thousand units! That's below the lowest market price."
While saying that, sounding like a poorly-wound mechanical parrot, he was calculating the possible consequences of a bargain sale. If he gave false information to the program, the deremat would immediately stop working. The number of passengers, the exact destination, the standard price, the method of payment; all the data needed for a deremat was handled by the central memory partition of the administrative center of zone 1098 A. The necessary amount of money had to be credited to the Company's bank account. That left about two or three minutes before the computers reconciled the accounts and reported the discrepancy, two or three hours before the auditors checked into the problem, and a day or two before the inspobot showed up in the agency.
Tixu decided that his ridiculous game of hide and seek with the Company had gone on long enough. This girl gave him the perfect chance to put an end to his sad stay on this diluvian planet. He was almost cheerful when he said, "So you have eight thousand units?"
"Almost. Does that mean you agree?"
He tried to keep looking into her eyes, less than a foot away from his. He was screwed and he knew it, so he could afford to do a favor for a pretty Syracusan, even if she did have a way of acting like she thought he was a total moron. And this story about saving the universe (from whom? from what?) was a welcome change from the feverish ravings of the miners.
"You know, I'm taking a big risk selling a transfer cheap."
Beaten, but a poor loser, Tixu was trying to make his action look important: the heroic action of a humble employee who puts his career on the line for a woman's smile. She did not let any admiration show. He lowered his eyes.
"So, for eight thousand we get a double expedition: you go to Red Spot and I get in trouble. I'll have to take your prints for the promissory note, not that it'll change anything."
The Syracusan's blue, green and golden eyes sparkled brightly. Her face lit up with a radiant smile. Tixu's mind was filled with an image of a white-edged corolla opening to show a bluish pistil. He suddenly wondered how long it had been since he he'd kissed a woman. The faded mouths of the prostitutes do not encourage passionate kisses.
"When can I leave?"
"As soon as you've taken care of the medical formalities. Even though the Company has decided to make you this special offer, you can't get out of the medical check-up. Do you see the small room over there? Just follow the instructions on the bubble-screen inside. Let this be clear: if the phys check doesn't give you a go-ahead, the machine will immediately interrupt its cellular recognition. No matter how important your trip is for our dear Federation..."
She didn't listen to what he was saying, but walked straight to the room, which was separated from the main office by a glass door. Tixu typed the code to start the phys check. He had a feeling he was getting into major trouble here. Discounting transfers was considered to be serious misconduct within the ILTC. Not only did he risk an internal sanction, but also a criminal conviction, and being put on the raskatta index. He cursed his stupidity. He was being taken for a ride like a total paritol, the contemptuous nickname the Syracusans gave to the inhabitants of other known worlds.
At the same time, he felt as happy as a kid. Happy to get this over with, happy to forget about the rules, happy to finally do what he felt was right. The phys checker's red lights went off one by one. A green and black triangle was flashing on the right of the screen: the passenger was physically fit to withstand the destructuring and reconstitution of her cells and her DNA. Tixu was disappointed, as he could not go back on his decision now. Even if this girl was distant and inaccessible to him, her presence had set off a confused feeling of renewed vitality deep within him. She made him think of the Alchim women, in the old Orangian legends, who could change dismal deserts into fertile lands. Coming from a distant world, she was as distant from him as the Central Worlds were from the Marches. She was the first ray of sunshine in his endless winter.
A few seconds later, she was back in front of his desk. She was surrounded by a subtle grayish-blue halo. She had left the room too soon, and the Phys checker had not had time to dissolve its light-investigation fields. She really was in a hurry.
"Is everything ready?"
"Almost," answered Tixu reluctantly. "We just need to settle the... the financial problem. Yes, we'll just say that, to be a bit more accomodating."
His joke, the hopeless joke of someone who knows he is about to lose everything, left her indifferent. She removed a multi-colored purse encrusted with rubies from the inside pocket of her cape.
"Here, I'll give you everything. It's Syracusan money.  I didn't have time to change it into standard units, unfortunately. Count it -- it's worth eight thousand units."
"I trust you," muttered Tixu.
He wasn't going to argue over one more breach of regulations. And besides, that was fine with him, as he'd always hated the interplanetary money-changing system.
"Oh, yes, I almost forgot. Our deremat is a very old model, not to say ancient..."
"But it works, doesn't it?"
Worry could be heard in the traveler's voice once again.
"Of course, that's not the problem. But it does have a few disadvantages that the newer models have improved upon... You see, Two-Seasons is far from everything, and..."
"What disadvantages?"
He could again feel the weight of her stare. He blushed up to the roots of his hair. Sweat started dripping down his forehead and his neck. Warm rivulets formed under his armpits and flowed down between his shirt and his arms.
"It's designed to transfer human cells. Only human cells. Which means it will only transfer your body. Your clothes won't go with you. No other objects either. All of your personal effects will remain here: your bag, your money, everything else. That's why I asked you before if you knew someone there, so I could program your transfer to their house."
She was silent. A vertical crease on her forehead and the renewed shaking of her leg betrayed her intense internal struggle. The prudish Syracusans never took their clothes off in public, let alone their bodstockings. Since having pure white skin was one of the major canons of Syracusan beauty, they avoided exposing their precious skin to the rays of stars called suns.
Tixu was seized with the crazy hope that he could keep her there one minute, one hour, perhaps one day longer, so he came out with the punch line:
"You'll show up on Two-Seasons as naked as the day you were born, ma'am! And it's already a planet with a bad reputation..."
She eyed him with such contempt that he quickly regretted what he had said. "I know no one there," she said in a dull voice. "To be exact, I don't know where the person I need to contact lives."
"That's a problem."
"I guess there's no way around it."
"Yes! Don't go. Or at least take some time to prepare yourself. If you want, I can help you to..."
"Impossible!"
He understood at that moment he would never weaken her resolution. He typed in the code for the 3D filmap of Red Spot's capital. Streets awash in red light and dilapidated buildings scrolled across the screen.
"I've never been on Red Spot myself," he said. "But I know that outside the capital there's nothing but a deserted continent. I assume you don't want to find yourself naked and without water in a 65 degrees centigrade wasteland. On this filmap you can make out the collapsed buildings in the southern part of the city."
He turned the screen for her to see.
"According to the notes, these ruins are inhabited by vagrants. But be careful, when they take too much of a drug called joy-powder, they can get aggressive. You'll probably be able to find some old clothes. I have to warn you: Red Spot is a hub for smugglers on the Index, especially for those who deal in human stock, that is, slaves. Don't count on the Federal Interlice to help you if you have any problems. They're all in the smugglers' pockets. I think the best thing is to send you here."
The filmap stopped at a broken-down three-storey building, slightly askew in an empty lot. "What do you think?"
"I don't think anything!" she answered, caustically. "I have no choice. If I understand you correctly, when a customer comes to your company, they must be prepared to travel naked and with no money?"
Tixu snickered a bit. He hadn't laughed for centuries.
"No, ma'am. Not if you take the basic precaution of going to a bank to have your money wired to a branch at your destination. In fact, with... normal transfers, this is a service we offer to our customers..."
"It doesn't matter! I must leave right away. Now, about the promissory note."
"Oh, forget about it! I won't be here if you ever get the ludicrous idea to reimburse the Company. However, you can pick up your clothes if you ever happen to pass through our wonderful planet again. The ILTC guarantees that it will take good care of them and not sell them for two standard years!"
She ran her eyes over his uniform.
"You can do with them whatever you wish. I doubt that they'll fit you."
He had forgotten about his messiness, his filth and his stench. She'd made sure to remind him of it. A new wave of shame engulfed him.
"Follow me!" he said offensively.
He unlocked the airlock roughly. The reinforced door opened with a sharp click. Followed by his passenger, he went into the hall leading to the deremat room. The airlock closed automatically behind them. The control screens and the transmitters, set in concave metallic cubicles, lit up one after another. In theory, they would allow an employee who was busy taking care of a transfer to survey the main office of the agency, and, in case of a problem, to contact the Company's technicians.
A corrosive heartache was eating away at Tixu's gut. He would have done anything to keep his arrogant passenger from going. She despised him, probably thought he was some sort of freak of nature, and needed only to blink her eyelashes to have him in the palm of her hand. But she had fanned the embers of his internal flame. He couldn't shake the idea that this magnificent creature had not come across his path by accident. But she was about to leave his life for ever, and this perspective sent him tumbling into an abyss of sadness and suffering.
The machine sat imposingly on a platform in the middle of an arched room. It was a half sphere with wide black sides, and looked like some sort of prehistoric cauldron that had been turned upside down. At first sight, it was hard to believe that this machine could even send anyone across the street. Tixu pulled a lever in a recess to the left of the entrance. An intense ray of light made a halo around the top of the machine. A black glass window opened. "Get inside," muttered Tixu, suddenly in a hurry to get this over with. "Through this window, please. Lie on the bunk and follow the instructions on the ceiling screen. Above all, don't hold onto the walls. You'll probably have a headache for a few hours after the reconstruction. But you must know that. You've already traveled by deremat, haven't you? You must have, because the normal shuttle only comes here every two weeks."
Before going into the narrow passageway, she turned her beautiful face toward him and said, "You're far too curious. Although sometimes, curiosity can be an incredible driving force for evolution."
"Okay, okay, ma'am. May I at least ask you one last question? You know, a convict always wants to know the real reason for his conviction. That story you fed me, about serious danger for the Federation, it was a joke, wasn't it? You can come clean, now, you got what you wanted."
"Sorry to disappoint you, it was not a joke! But I can't tell you any more. The less you know, the better it will be for you. In any case, I thank you with all of my heart for what you've done for me."
There was such warmth in her voice, in her smile, in her eyes, that Tixu was overwhelmed. She put her legs, then her torso into the access tube. The black window slid shut with a long slow hiss. Choking with unexpected emotion, Tixu leaned over the small external transmitter and mechanically announced the usual technical information.
"Arrival on Red Spot, in the capital, in two standard minutes. Atmosphere: breathable. Local time: 1300 hours. Temperature: 49 degrees centigrade. Sky: red. The ILTC wishes you... I wish you bon voyage."
He opened the panel of the console and programmed the transfer with the light buttons: Red Spot, capital, coordinates 456, latitude 54, longitude 321, relay point X2 T3 prime, supine position, time and place of departure 07:57, Two-Seasons. Price: 15,000 standard units, fully paid (his tense fingers had to correct this last entry twice, before he got it right).
The machine gave off a low hum, while the halo above its top circle slowly faded away until it was completely gone.
Three minutes later, a red light came on above the window. Tixu opened it and went inside the passageway to the transfer sphere. The Syracusan's clothes were lying there, spread out on the bunk. A flowery scent drifted in the warm, close air. Distraught, Tixu picked up the cape. It was soft, and its colors, sometimes bright, sometimes subtle, changed as the light played on it. Deprived of the voyager's presence, Tixu was overcome with a desire to smell her fragrance. The only link left between them was through odor. Crouching down, he thrust his face in the white bodstocking, as light as a feather, and breathed in deeply, for a long while, the subtle smell of her skin, her sweat, of pepper and flowers that imbibed the cloth. He left the room with infinite regrets. He now had to immerse himself again in the disastrous atmosphere of the agency, and await, with resignation, the visit from the inspobot.
This was, without doubt, the coldest, most depressing perspective in the known and unknown universe.

###

end of text divider